Je voulais émettre une critique au film The Illusionist (Neil Burger, 2006), si on le considère d’un point de vue ludique, soit par rapport à un jeu entre l’instance créatrice et le spectateur (ou le lecteur). Je signifie immédiatement que ce type d’analyse m’a été introduit dans le cours Analyse filmique à l’Université de Montréal par Bernard Perron. Les références sont notamment tirées de ce cours.

Selon Bross, on peut considérer ce jeu comme juste, ou injuste, tout simplement en considérant les forces de chacun des partis [1]. En ce sens, on peut particulièrement se sentir ridiculisé par le film, lorsqu’il ne nous laisse « aucune chance », soit qu’il impose sa fin sans qu’il n’ait été possible de la déceler. C’est le cas à mon avis dans The Illusionist.

Il est en quelque sorte impossible de prouver avec certitude et objectivité totale ce point, sauf dans quelques cas où les éléments factuels de la diégèse viennent se contredire voire rendre impossible la localisation du spectateur. Dans ce commentaire, sans prétention, je ferai simplement exprimer ce que je considère comme des lacunes.

Rabinowitz [2] a placé quatre règles qui viendraient en quelque sorte régir l’équilibre des forces en présence dans ce suspense. La règle de l’attention oblige le spectateur à être attentif à tout, et l’auteur à placer à l’attention du spectateur tout élément significatif. Ce qui mène à la règle de la signification, ou tout ce qui signifie doit être là. La règle de la configuration amène le spectateur à pouvoir classer le récit dans un système plus grand où les règles sont respectées (ex: un genre) et où l’anticipation peut se faire. La règle de la cohérence, quant à elle, doit amener le récit à ne pas se contredire, et à pouvoir exister par lui-même.

C’est sur la règle de l’attention que The Illusionist déroge le plus à mon sens, ne laissant pas les indices qu’il faut pour anticiper un tel revirement de situation. La cohérence aussi est en quelque sorte manquante, par le biais par exemple d’images « fausses » de tours de magie physiquement impossibles à réaliser (images qu’on pourrait qualifier de « subjectives » aux spectateurs émerveillés). Les éléments signifiants sont parfois manquants aussi, ce qui se traduit par des « retours en arrière » nombreux et rapides à la fin dans l’optique d’expliquer par ces images tout le cheminement du personnage incarné par Paul Giamatti, raisonnement qui paraît clair et limpide, mais qui au fond, lorsqu’on s’y attarde plus longtemps, ne fait pas particulièrement plus de sens.

Le suspense est donc très intéressant, l’enquête partagée par les personnages et les spectateurs, mais termine globalement (pour plusieurs) par une défaite, qui dérive en déception sur la structure du film plutôt que par une armistice.

1. Elisabeth S. Bruss, «The Game of Literature and Some Literary Games», New Literary History, Vol 9 No 1, automne, 1977, p. 155.

2. Peter J. Rabinowitz, Before Reading. Narrative Conventions and the Politics of Interpretation, Cornell University Press, Ithaca, 1987.

Image tirée de http://www.imdb.com/gallery/ss/0443543/4.jpg.html?path=gallery&path_key=0443543&seq=6

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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