Le degré zéro de la critique

Aussi étrange que ça puisse paraître comme reality-check après cinq ans avec Hiphopfranco, je crois que je ne suis pas un bon critique. Ça fait quelques temps que je réfléchis à ça. En fait, je ne crois pas tant que je sois mauvais, mais plutôt que ce n’est pas particulièrement ce qui m’intéresse lorsque je « reçois » une oeuvre (la discussion autour du terme pour définir le « récepteur » est encore ouverte). J’ai « bien fait la job », parce que certaines des attentes de mes lecteurs étaient quand même comblées. Après tout ce travail, énormément de questions restent, ou plutôt émergent, ce qui est à mon sens un résultat clair et pertinent du rôle que cette expérience m’a donné. Voici donc quelques-uns de ces questionnements.

Je n’arrive jamais à simplifier (au sens algébrique du terme) pour voir la base de ce que j’écris. Je suppose qu’il n’y a pas de base universelle qui s’applique à tous les films, mais en même temps je crois bien que la plupart des critiques ont une prémisse plus ou moins déclarée. C’est à Socrate que j’emprunte l’idée de revenir à la base, tel que décrit dans un ouvrage de Philosophie et rationalité au Cégep:

Dans chaque cas, Socrate cherche une définition générale, une définition qui engloberait les différentes situations particulières auxquelles se rapporte la vertu ou le principe en cause. Mais comment élaborer une telle définition? Socrate l’ignore. C’est pourquoi il questionne tout le temps ses interlocuteurs, y compris les sophistes. Il veut les amener à préciser la signification qu’ils donnent aux différentes vertus. Ce faisant, il découvre continuellement des lacunes et des incohérences dans leurs conceptions. C’est donc, au départ, l’exigence de bien définir les notions qui guide la démarche de Socrate dans sa recherche de la vérité. [Paradis, Ouellet et Bordeleau, 2001 : 66-67]

En discutant avec quelques amis, qui font des critiques ou veulent éventuellement en faire, nous avons constaté certains de ces « degrés zéros », qu’on pourrait nommer « considérations générales ». « La technique est plus importante que le sujet », « Le sujet est plus important que la technique », « La technique doit servir le sujet », « On doit sentir l’expression de l’auteur », « Chaque élément formel doit avoir une fonction », ou encore « Un film ne doit pas ennuyer son spectateur », etc. sont toutes des expressions qui définissent ces considérations générales de la critique. C’est à partir d’expressions comme celles-ci qu’on peut être en mesure, à mon sens, de faire passer la critique au-delà de l’opinion. En étant en mesure de déceler derrière un texte critique les « valeurs » de son auteur – ce qu’il privilégie – on peut véritablement comprendre le texte et savoir où on se situe par rapport à lui.

Pour ne pas être capable de privilégier une des définitions générales qui s’appliquerait à tous les films, de ne pas être en mesure de trouver des critères généraux ou « universels », je choisis en général d’autres types de textes que des critiques. Un bon critique est probablement capable de faire deux poids, deux mesures, c’est-à-dire d’être capable de ne pas juger sur les mêmes bases La Graine et le mulet (Abdellatif Kechiche, 2007) et What Happens in Vegas (Tom Vaughan, 2008).

Référence

Paradis, Robert, Bernard Ouellet et Pierre Bordeleau, Philosophie et rationalité. De la certitude au doute, Québec, Éditions du Renouveau Pédagogique Inc., 2001, 173 p.

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