La preuve par l’absence, l’exemple des pouvoirs surnaturels

On dit souvent qu’on ne peut prouver quelque chose par la négative. C’est au centre d’une blague de PhD Comics:

Proving a negative (source)

C’est l’idée, autrement dit, qu’un énoncé logique sous forme négative ne peut être prouvé qu’en faisant des tests à l’infini. C’est aussi un argument qui me trottait en tête lorsque je faisais ma thèse, en fouillant dans les sources journalistiques et dans les forums de discussion des années 1990. Tant que je n’avais pas trouvé quelque chose qui me permette de conclure à une vision sur un jeu par un ou des contemporains, il est difficile de tirer des conclusions par rapport au dit jeu.

Mais c’est en lisant Marc Bloch, dans ses Rois thaumaturges, que j’ai trouvé une idée qui vienne la contredire et qui ne date pas d’hier. Bloch cite l’Histoire ecclesiastique de la Cour de Guillaume du Peyrat de 1645, qui montre qu’on doit à un moment donné trancher par rapport à l’absence de sources sur une chose. Bloch s’intéresse aux puissances surnaturelles qu’on a accordé aux monarques français et anglais, notamment celle de la guérison. Il suit du Peyrat en disant qu’en l’absence de chroniques attestant de la capacité perçue par les contemporains d’un roi de guérir les malades, il faut s’accorder pour dire que cette capacité n’était pas attribuée au dit roi.

Quelqu’un me dira, peut estre, que argumenter ab authoritate negativa ne conclud rien, mais ie lui feray la mesme repartie que fait Coeffeteau au Plessis Mornay, que c’est une impertinente logique en l’Histoire; et qu’au contraire, c’est argumenter affirmativement: car tous ces Autheurs, St. Remy, Gregoire de Tours, Hincmarus et autres qui l’ont suivy sous la seconde race, estoient obligez comme fideles Historiens de toucher par escrit une chose si memorable, si elle eust esté pratiquée de leur temps….. et partant n’avoir point escrit ce miracle, c’est affirmer qu’il a esté incogneu de leur siecle (p. 806, cité dans Bloch 1961, p. 35).

Autrement dit, que plusieurs auteurs traitent d’un sujet spécifique en omettant quelque chose d’aussi important que la capacité de faire des miracles devrait être suffisant pour prouver que les gens de l’époque ne percevaient pas cet élément.

Sans dire qu’on peut affirmer avec certitude que l’absence d’une source corrobore un énoncé négatif, on peut quand même en inférer des outils. Par exemple, en voyant que 21 critiques de Dune II parues entre 1992 et 1994 ne l’ont pas qualifié de « real-time strategy » ou de « jeu de stratégie en temps réel », on peut confirmer comme je l’ai fait dans un article (Dor 2014) que l’expression n’existe pas ou du moins que le jeu n’entre pas dans les critères des journalistes en jeu vidéo de l’époque pour cette catégorie.

Références

Descartes, Foucault et la ressemblance

Au début du XVIIe siècle, en cette période qu’à tort ou à raison on a appelée baroque, la pensée cesse de se mouvoir dans l’élément de la ressemblance. La similitude n’est plus la forme du savoir, mais plutôt l’occasion de l’erreur, le danger auquel on s’expose quand on n’examine pas le lieu mal éclairé des confusions. « C’est une habitude fréquente », dit Descartes aux premières lignes des Regulae, « lorsqu’on découvre quelques ressemblances entre deux choses que d’attribuer à l’une comme à l’autre, même sur les points où ils sont en réalité différentes, ce que l’on a reconnu vrai de l’une seulement des deux1 ». L’âge du semblable est en train de se refermer sur lui-même. Derrière lui, il ne laisse que des jeux (p. 65).

Note et référence

1. Descartes, Oeuvres philosophiques (Paris, 1963), t. I, p. 77.

Foucault, Michel. 1966. Les mots et les choses : une archéologie des sciences humaines. Paris: Gallimard.

H.R. Jauss sur le spécialiste de l’art

Je regroupe mes notes sur ma lecture du livre Pour une esthétique de la réception d’Hans Robert Jauss. Habituellement, je regroupe mes notes plus rapidement mais ça fait déjà quelques années que j’ai terminé celui-là.

Je tombe sur cette citation qui me frappe:

Si l’on voulait ramener à sa plus simple expression ce rôle que nous jouons aux yeux des autres, il faudrait dire ceci: le spécialiste de l’art vit parmi ses contemporains comme le faux bourdon dans la ruche: ce dont tous les autres, les membres respectables de la société, ceux qui travaillent sérieusement, ne peuvent jouir que pendant leurs loisirs, il lui est accordé d’en faire son occupation principale, et il est de surcroît payé pour cela (p. 136).

Jauss, Hans Robert. 1978. Pour une esthétique de la réception. Paris: Gallimard.

Image tirée de Priceminister