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11.2.08

L'art de présenter les faits

Il y a des exemples très explicites pour voir comment la manière de présenter les faits affecte la réception de ceux-ci sur un public. Le quotidien gratuit Métro m'en a donné un bon exemple il y a quelques jours.
Si la criminalité a diminué globalement, les crimes violents reliés aux gangs de rue sont en hausse à Montréal.
Sur 41 homicides, 14 étaient reliés aux gangs de rue en 2007 comparativement à 12 sur sur 42 en 2006 (Métro, 1er-3 février 2008: 4, je souligne)
On passe quand même de 12 sur 42 à 14 sur 41. En gros, sur un homicide en moins, il y a deux homicides de plus reliés aux gangs de rue. Si l'introduction attire l'attention, il faut noter qu'ils mettent un bémol pour la suite:
Toutefois, 10 de ces 14 homicides ont été commis au cours des deux premiers mois de 2007.
Dix crimes sur les deux premiers mois, donc, quatre dans les dix mois qui suivent. Sur une échelle de mois, on note donc une diminution des crimes, et pas une augmentation. Le responsable du dossier des gangs de rue au SPVM (Service de police de la Ville de Montréal), Mario Plante, note que "les gangs de rue n'ont pas fait de victimes innocentes en 2007." (rapporté indirectement dans Métro, ibid., p.4)

On peut donc supposer que la nouvelle aurait pu être présentée de manière plus optimiste: au lieu du titre actuel, "Gangs de rue à Montréal. Hausse des crimes violents", on aurait pu présenter de manière tout aussi factuelle en disant "Gangs de rue à Montréal. Diminution des crimes au cours des derniers mois", ou encore, "Gangs de rue à Montréal. Les victimes ne sont pas innocentes", quelque chose comme ça.

Si, dans "Marseille la nuit" (IAM), Akhenaton disait: "j'suis photographe, développe des clichés sur du phonographe", c'était bien sûr pour métaphoriquement dire que son rap représente une situation aussi fidèle à la réalité que ne le ferait une photographie*. Dire que les médias développent des clichés sur une réalité prend un tout autre sens.

Jean Philippe Angers, "Gangs de rue à Montréal. Hausse des crimes violents", Métro, 1er-3 février 2008, p.4.

* bien sûr, c'est une figure de style, on comprend bien que tout discours sur quelque chose est partial.

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21.1.08

Récit au présent et mise en abîme métaphorique

On semble intuitivement croire qu'un récit se fait par rapport à une histoire qui est au passé. Par contre, le récit "au présent" est possible, et, dans certains cas, porte une signification très différente du récit habituel. Il pourrait en effet - puisqu'au présent - faire référence très facilement à lui-même [tel une mise en abîme]. Je porte donc à votre attention l'introduction de la piste "Troie" d'Akhenaton, récitée par Sako [du groupe Chiens de paille].

L'orée du XXIème siècle voit l'apogée de l'éternel combat
Opposant les Troyens de la variété
Aux Spartiates, valeureux guerriers du sens
Ayant comme seules armes, la puissance de leur son et leurs âmes
La ferveur et la violence de ces affrontements
Donnent la sève de ce glorieux récit
À l'heure où celui-ci vous est conté
, les Spartiates débarquent sur la plage (Sako, sur "Troie", Akhenaton, Soldat de fortune, 03; l'italique est de moi)

Dans ce cas-ci, l'intérêt est dans le fait que le narrateur nous narre une histoire qui se déroule en temps réel. Le narrateur est par ailleurs une autre voix que celle du rappeur principal. Il devient en quelque sorte annonciateur (énonciateur?) d'un événement qui se déroule - à deux niveaux: d'une part, le niveau diégétique, l'histoire de Troie, et d'autre part, le niveau expérience-en-temps-réel, celle de la chanson elle-même. Certains éléments tendent à confondre ces deux niveaux (déjà, dans l'introduction, le personnage parle des Troyens comme ceux "de la variété", faisant référence à un genre musical), et voilà ce qui fait toute l'efficacité de la figure de style.

N'y a-t-il pas une mise en abîme dès lors? D'une part, on peut voir une analogie entre la guerre de Troie et le combat contre la musique "variété" qui prend de plus en plus de place au sein du rap. Ce qui crée complètement cette mise en abîme, c'est que ce combat qui se déroule en ce moment même ("à l'heure où celui-ci vous est conté") représente la chanson elle-même, qui est un combat contre ce type de musique. La mise en abîme métaphorique ici est intéressante.

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29.12.07

Dix ans de hip-hop, cinq ans de cinéma

IAM - L'école du micro d'argent (1997)Il fait maintenant dix ans que j'ai reçu ma première cassette de rap, L'école du micro d'argent d'IAM (1997), et cinq ans que j'étudie le cinéma.

Pour l'occasion, j'ai reçu le CD du même album. Petite déception: il y a une modification majeure : la piste 15, "Libère mon imagination", est remplacée par le single "Independenza" (qui date de l'année suivante).

Je trouve d'abord très dommage que cette piste en particulier ait été remplacée: avec comme sujet entre autres l'esclavage, comme racines du hip-hop, mais aussi une puissance évocatrice du rap au niveau musical:
Dans les cales d'un négrier, corde au coup
Odeur de mort, ces percus sont la mémoire d'alors
Et chaque coup de grosse caisse blesse dans le cerveau
La caisse claire rappelle ce fouet qui lacère la peau [Akhenaton]
[...]
L'échantillon sans cesse revient
Fait de nous des victimes du quotidien
Combien de gens connaissent déjà leur avenir
Travailler dur pour à peine gagner de quoi survivre
Pour que l'esprit s'apaise il est nourri de libertés fictives
Nous voilà, esclaves sans chaînes [Shurik'n]
Ils entâment par ailleurs une réflexion sur le pouvoir des mots, et particulièrement lorsque ceux-ci sont de vive voix plutôt que par écrit. À l'inverse du fameux "les paroles s'envolent et les écrits restent".
À l'Ouest rien de nouveau
Les clés sont des mots
Sinon pourquoi les nazis auraient-ils fait des autodafés
A Toulon, les livres se vendraient en toute liberté
Mais nos textes par voie hertzienne prennent le chemin des airs
Nos voix ne seront pas prisonnières
Parti pris pour la musique, cette atmosphère unique
Casse les lois de l'asservissement psychique (Akhenaton)
Je vous suggère donc d'écouter l'ensemble de la piste, c'est probablement l'une de mes meilleures.

Mais, "Independenza" est distinct de cet album de par son esthétique: il s'agit davantage d'un single, par rapport à l'album où chaque piste a sa place et prend du sens en relation avec les autres. C'est au niveau musical que ce single se démarque particulièrement: entraînant, dans une forme classique (couplet-refrain-couplet-etc.), contrairement à plusieurs pistes de L'école du micro d'argent.

Par exemple, "Libère mon imagination" répète les refrains un nombre de fois presque incalculable, amenant dans la forme une signification semblable à l'idée évoquée dans la même chanson, dans la citation de Shurik'n plus haut. L'audace va probablement plus loin sur "Demain c'est loin", piste de 9 minutes sans refrain, avec deux couplets (un pour chaque rappeur) de 4 minutes 30 chaque. Je crois par contre que cette dernière a eu plus de succès que "Libère mon imagination", ce qui justifierait son retrait pour cette nouvelle version.

Enfin, bref, je crois quand même que certains classiques ne devraient pas être touchés.

Ces deux anniversaires presque simultanés me font réfléchir à la transmission de mes réflexions ici. Je me place dans la position d'un lecteur qui ne connaît rien au rap, voire aux études cinématographiques [rares sont ceux qui ne connaissent rien au cinéma], et qui tenterait de s'intéresser au contenu du site. Je vais donc probablement essayer de créer des pages sous forme d'un "cheminement" pour rendre plus claires mes idées. Je pourrai donc donner un ordre logique ("chronologique") à mes observations et réflexions sur le hip-hop et sur le cinéma.

N'hésitez donc pas à me faire signe par voie de commentaire ou par courriel s'il y a des questions particulières que vous avez eues sur le hip-hop ou sur le cinéma en lisant ce que j'ai écrit ici.

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1.12.07

Quand le stéréotype prend le dessus

La plupart des gens qui me connaissent dans un contexte universitaire sont surpris lorsqu'ils apprennent que j'écoute du rap. Il m'arrive de me faire dire quelque chose comme: "une chance qu'il y a des gens qui écoutent du rap mais qui peuvent avoir un discours si cohérent". Jusqu'à récemment, je le prenais comme un compliment, et je suis sûr et certain qu'il est dans l'intention de ceux qui le disent de me faire ce compliment. Or, justement, je me suis rendu compte de l'absurdité de ce commentaire, voire du caractère stéréotypant qu'il sous-entend. Comme si je faisais figure d'exception parmi le "milieu hip-hop", ou même parmi tout ceux qui écoutent du rap. Ce qui me ramène à Akhenaton, sur "Métèque et mat" (Métèque et Mat, 1996):
On nous a fait croire que l'on était des merdes et à force on l'a cru
Le stéréotype a pris le dessus
Aucun héros à notre image, que des truands
Akhenaton - Métèque et mat (1996)Ici, Akhenaton fait plutôt référence au stéréotype du "métèque". Je ne connais pas parfaitement son utilisation actuelle, mais "métèque" fut une classe sociale dans l'Athènes antique, classe sociale d'immigrés qui n'étaient pas considérés comme citoyens à part entière. Je vous suggère d'écouter la chanson en entier (ou l'album, pour ceux qui n'y sont pas initiés), car le propos est plus que pertinent et mérite une attention plus approfondie. En voici le refrain, qui résume bien évidemment l'idée générale de la chanson:
Nous avons subi la loi des visages pâles
Car Mat est le métèque
Pour dix balles, accomplis les tâches et les travaux les plus sales
Car Mat est le métèque
Fascinés, par le mirage des idéaux de modernité, nos peuples se sont acculturés
C'est pourquoi, la fierté demeure toute seule dans nos sacs, de métèques et mats
Vous allez me dire que j'extrapole et que je place une situation raciale extrême à un stéréotype musical et vestimentaire. Mais, quand un jeune écoute une musique qui l'instruit sur des problèmes de société et qui l'amènerait peut-être à vouloir en savoir plus, mais qu'un stéréotype sur ses goûts vient lui coller à la peau, comment peut-il vouloir et se donner les moyens de progresser intellectuellement? Rares sont ceux qui apprécient le rap d'abord et avant tout pour son discours intellectuel (je ne me compte pas dans ce nombre non plus), mais je crois que sans ce stéréotype, la jeunesse aurait davantage confiance en son propre jugement pour ce qui est des éléments culturels.

Je me fais donc un devoir d'un jour légitimer le rap aux yeux de la société.

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7.8.07

La fiction des textes de rap

À propos de la "potentielle fiction" derrière les propos d'un rappeur, Akhenaton en donnait un exemple éloquent:
Ce que le cinéma se permet, la télé
Les livres, et les magazines pour nous c'est prohibé
Incitation à la violence
C'est comme si pour chaque meurtre on inculpait Jack Palance ("Dangereux", L'école du micro d'argent, 1997)
Il s'agit de donner le bénéfice du doute à l'artiste quant à un écart entre ses propos et sa vie réelle. Le rap, comme les autres arts narratifs ou figuratifs, créent une diégèse, mais a un préjugé négatif qui fait que la plupart des gens n'y distinguent pas la fiction de la réalité.

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10.7.07

Le rap et le "régionalisme" (ou "localisationnisme")

Je crois qu'une des choses caractéristique du rap est qu'il ne fait pas nécessairement attention aux "régionalismes" (qu'on peut appeler "localisationnisme", au sens où il s'agit de choses comprises par les gens qui viennent d'un endroit), que ce soit au niveau de termes de langage, d'expressions, ou même simplement de choses qui pourraient être inconnus à l'extérieur. Je prends, par exemple, la piste "Rien à perdre". Lorsqu'Akhenaton fait référence à la RTM (Régie des Transports de Marseilles), il ne s'attarde pas à expliquer ce qu'est la RTM: on comprend par le contexte, ou, à la limite, on saute et on comprendra plus tard. Même des éléments associés à la France de façon plus large, par exemple les références aux CRS entre autres sur "16'50 contre la censure" (ou sur Ma 6-T va crack-er), peuvent ne pas être accessibles aux gens outre-mer.

Pourtant, à l'inverse, c'est ainsi que j'ai appris le peu que je connais de la politique française, des banlieues de Paris ou de Marseilles. D'autres artistes ont pu utilisé ce type de "régionalismes" hors du rap: Beau Dommage en est sans doute le meilleur exemple. Je crois qu'il y a avantage à parler de sa réalité telle qu'elle est, sans tenter de la faire comprendre à tout le monde.

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6.2.07

Soldats de fortune: continuité de la thématique d'Akhenaton

Le dernier album d'Akhenaton m'a profondément intéressé, pour des raisons que j'ai décrites dans ma critique de Soldats de fortune. La track la meilleure est sans doute sur le deuxième CD (achetez la version limitée!), soit "La fin de leur monde", une sorte de suite à "Demain, c'est loin" au niveau formel, où la thématique (dénonciation mélancolique entre autres du racisme).

"Akhenaton reste dans un lexique thématique déjà entendu, c'est-à-dire la guerre, les soldats, dans « Soldats de fortune » ou « Troie », par exemple."

Semblable aux précédents parfois sur le plan thématique, la grande différence est au niveau du son lui-même, plus expérimental, mais pas aussi électronique que ne l'était, par exemple, Sol Invictus.

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