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Accepter son rôle de père (L’audition de Luc Picard)

Voici une critique que j’ai écrite en 2005, dans le cadre du cours Critique cinématographique, sur le film L’audition de Luc Picard. J’ai placé cet article en janvier 2007, en même temps que la critique de A History of Violence, bien que ce post soit en fait placé en mai 2009, car j’ai changé le design et ça convenait mieux ainsi.

Au premier abord, on a de la difficulté à trouver crédible tous les éléments du film L’audition, premier long métrage réalisé par le comédien Luc Picard. Il semble y avoir trop de détails assez disparates, trop d’éléments peu crédibles et une mise en scène parfois trop visible. Malgré cela, il y a une volonté précise derrière le film; en regroupant les détails, on peut voir la noblesse du message et considérer davantage les composantes dérangeantes comme partie d’un tout cohérent à un thème principal fort.

On met en scène l’histoire d’un jeune homme, Louis (incarné par Luc Picard), qui voudrait changer de vie en tentant une audition pour un rôle dans un film. Le récit met en parallèle la préparation à cette audition avec son évolution personnelle, ainsi que sa remise en question professionnelle. En effet, son emploi, régler les comptes de ceux qui ne paient pas leurs dettes en duo avec Marco (Alexis Martin), lui convient de moins en moins.

Le rôle pour lequel il auditionne est un texte où le personnage témoigne son amour à son fils. Monologue difficile à s’approprier, il deviendra essentiel pour Louis de savoir trouver en lui-même les émotions nécessaires à son interprétation, surtout parce que sa conjointe, Suzie (Suzanne Clément) est enceinte. Ce que Louis doit savoir faire en tant que comédien le suit dans sa vie affective. Comme le dit Philippe, le jeu d’acteur, tous les enfants le font. Pour bien incarné son personnage, Louis doit être capable de voir ce jeune enfant, et ce avant même de savoir qu’il deviendra père.

Les premières minutes débutent dans un procédé formel qui deviendra le thème : ce que l’on croit être vécu par un personnage, Philippe Chevalier (Denis Bouchard) s’avère être une simple audition. Le film revient sur cette confusion entre fiction et réalité plusieurs fois, notamment lorsque Louis se fait interpeller par une actrice jouant son personnage; ces quiproquos peuvent aussi être subis par le spectateur, ce qui rend la confusion plus efficace.

On comprend que cette confusion devient un thème principal du film lorsque l’on voit Louis confronté à comprendre les émotions qu’il a à l’intérieur de lui pour mieux interpréter son rôle à l’audition. Un contrat de règlement de compte entrera en conflit avec les valeurs que son évolution personnelle lui donne. Les éléments semblent se mettre en place pour rapprocher vie professionnelle et personnelle, fiction et réalité; dans cette même optique, on peut citer en exemple Suzanne Clément qui porte le même prénom que son personnage. On nous fait comprendre par le fait même que nous sommes en face d’une fiction très proche du réel, mais que l’on ne doit pas se méprendre entre les deux.

On avoisine ce thème par d’autres petits clins d’œil : Marco qui témoigne qu’il déteste les gens qui font des faux serments, ceux qui jouent un rôle; ou encore, les deux gars dans le bar qui affirment que Philippe se prend pour un autre parce qu’il est acteur. L’audition expose une vision particulière, un point de vue sur le cinéma de la part d’un acteur.

Quelques répliques sont agaçantes pour la suite fictionnelle. On a de la difficulté à trouver crédible le personnage de Suzie qui, juste après une chicane avec son chum, trouve le moyen de rouvrir la porte pour lui dire qu’il reste un bagel dans le frigo. Cependant, cet humour cocasse en fins de scènes et les surprises trop abracadabrantes pour être réelles trouvent un sens. Elles nous font peut-être perdre le fil de l’histoire, mais elles semblent être là pour nous rappeler que nous avons en face de nous un récit construit de toutes pièces, ce qui nous permet d’interpréter correctement L’audition .

La photographie laisse place à beaucoup de flous, focalisant essentiellement sur les personnages actifs de la scène; néanmoins, le jeu entre l’avant-plan et l’arrière-plan est parfois indispensable au style du récit. L’image nous les fait sentir très rapprochés, parfois donnant un effet d’écrasement.

La structure du film est composée de nombreux parallèles entre les différents personnages, presque exclusivement entre les deux personnages du couple. Par exemple, on monte en parallèle des dialogues entre Louis et Marco, à propos de patates frites, avec Suzie qui annonce à son amie qu’elle est enceinte et, qu’avec Louis, elle se sent comme un enfant de six ans. C’est par le monologue de l’audition que l’on fait le lien entre les deux, en se rappelant le goût des patates frites pour un enfant. On place aussi en simultanéité temporelle la scène de l’accident avec le bar où sont Louis et Philippe qui parlent de l’horreur que ce serait de faire ses adieux à son fils : de cette façon, on met l’accent sur le rapprochement à faire entre la fiction que Louis interprète et sa réalité. Le parallèle y est d’ailleurs bien introduit par la présence de Suzie, à l’extérieur, et Philippe, à l’intérieur, dans le même plan.

Ces rapprochements de sens sont essentiels à la compréhension du film; ils témoignent bien de l’opposition entre les personnages de Louis et Suzie, surtout par leur rapport différent avec la réalité. Louis doit exprimer ses émotions, tout comme un enfant, mais il doit en même temps délaisser une partie de ce rôle d’enfant, exprimé par un humour presque noir dans les scènes avec Marco. Il laissera cette absurdité, pour s’accomplir vers son rôle d’acteur.

C’est qu’en même temps que Louis progresse émotionnellement, Suzie doute du monde qui l’entoure. À sa première apparition à l’écran, on voit déjà un signe présageant sa peur de perdre son éventuel enfant, alors qu’elle fait le saut en regardant dans la toilette. Elle n’est pourtant pas rassurée par ce qu’elle y voit en réalité : un doigt humain, coupé sans doute par son chum, qui lui fait mettre carrément en doute les aptitudes paternelles de son conjoint. Dans son errance psychologique, elle voit la mort d’un enfant de si près; elle passera par une longue phase de remise en question à savoir si son enfant peut évoluer sainement dans ce monde.

La progression du récit continue de nous faire des surprises jusqu’à la fin; surprises qui, comme expliqué plus tôt, sont difficiles à assimiler comme crédibles. En se dirigeant vers une finale heureuse prévisible, le dénouement semble surgir de nulle part sans indices préalables, à l’exception de rêves prémonitoires pratiquement impossibles à interpréter. Difficile de ne pas considérer cet élément comme un défaut au film, malgré que l’on doive admettre qu’il sert efficacement le thème principal. Plusieurs coupures passent rapidement d’un plan moyen à un gros plan, donnant en quelque sorte le rythme de la surprise.

Le rebondissement final nous fait glisser vers le thème d’une certaine fatalité. Le personnage ayant vécu dans un passé trouble ne peut se sortir de son destin, ne peut espérer une rédemption. On dirait que le dénouement est forcé pour nous dire que cet aspect n’est pas le plus important. En vérité, la fatalité de l’histoire montre à nouveau que le monde auquel nous assistons est contrôlé par la fiction. Par ailleurs, le rôle de Louis dans la scène qu’il répète se reflètera dans sa réalité jusqu’à la fin.

Louis doit laisser de côté son rôle de dur à cuire, et, de ce fait, laisser ses répliques tirées de Godfather , pour véritablement exprimer ses émotions derrière son jeu d’acteur; ce sont ces émotions qui lui permettront de jouer son rôle de père. Malgré quelques éléments formels pouvant nous faire perdre le fil du récit, L’audition est cohérent avec lui-même et se veut fidèle au thème qui le soutient. Le dénouement laisse entrevoir un certain espoir : il semble que le seul endroit où Louis peut être complètement seul pour toujours avec son fils, c’est dans la fiction.

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