Rendre « punché » au détriment de la liberté d’expression

À la suite d’Yvan, c’est à mon tour de manifester mon appui à l’intervention d’André Habib sur le formatage d’un documentaire. Les producteurs du film Hommes à louer de Rodrigue Jean, documentaire sur la prostitution masculine, veulent ainsi obliger son réalisateur et son monteur à en faire une version écourtée, adaptée peut-être à un certain public.

J’apprécie particulièrement les propos d’André Habib, pour l’avoir lu un peu et l’avoir eu comme prof pour le cours Courants du cinéma contemporain. Vous avez peut-être constater que mon blog a très peu de billets d’opinion: je ne me sens pas encore une autorité pour être capable d’argumenter sur des questions qui touchent le jugement des oeuvres elles-mêmes: j’admire le fait qu’Habib sache argumenter avec une rigueur exemplaire.

Le reproche du manque de point de vue

Il est intéressant de noter que le « manque » de point de vue est l’un des éléments qu’on reproche au film. Comme si l’exposition de faits avec prise de position était la seule manière valable d’exposer une situation problématique, alors que bon nombre de cinéastes ont prouvé qu’ils étaient capables du contraire (que Bazin appelait les cinéastes de la réalité versus les cinéastes de l’image).

Que reproche-t-on au film ? Son absence de « point de vue », la multiplication des « personnages » qui rend difficile « l’identification » (c’est leurs mots, qu’on me les explique). Car pour eux un film, tout film, est potentiellement un arbre livré par le réalisateur qu’il s’agit d’émonder afin qu’il cadre avec une forme que les producteurs-distributeurs-télédiffiseurs ont dans leurs têtes, et qui serait la seule, la vraie, l’unique façon de parler de « ce monde-là » pour que ça « pogne », pour qu’ils puissent mettre leur estampille d’approbation sur un film : « si tu me coupes tel ou tel personnage, si tu enlèves celui qui est violent, celui qui a été abusé, si tu tailles dans les références trop nombreuses à la drogue, si tu me ramènes ça à une heure et quart, on pourra plus facilement s’identifier et ton film sera plus « punché » » (c’est leur idée). (Tel quel)

Il importe qu’il persiste un cinéma qui conserve une certaine vision de la réalité, une vision où la prise de position ne tente pas d’émaner du film lui-même mais de la tête du spectateur.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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5 commentaires

  1. Belle ironie qu’une oeuvre qui privilégie justement la multiplication des points de vue, comme Continental, soit le « grand vainqueur des Jutra » (pour ce que ça vaut, évidemment).

    Les producteurs d’Hommes à louer en tireront-ils une leçon? Fort est à parier que non. Ce qui ne rend pas moins cette intervention importante à mes yeux, je tiens à le préciser…

  2. En effet, si la cible semble être les producteurs, je crois qu’au fond, si le texte peut faire prendre conscience à un plus grand nombre de spectateurs qu’on formate les œuvres « en leur nom », ça pourrait à long terme changer les choses.

  3. Habid apporte effectivement un point salement intéressant sur la nécéssité de Rodrigue Jean.

    J’adore les deux longs métrages de Jean et, de ma mémoire d’ex-étudiant en cinéma, je crois qu’il fût l’objet, au Cegep, de ma première recherche approfondie sur le cinéma québécois. Il est un peu à la genèse de mon amour pour le cinéma ‘percutant’ et c’est avec beaucoup de honte et de tristesse que je lis ces nouvelles sur la censure de son documentaire sur un sujet plus ‘difficile’.

    On laisse Paul Arcand dire tout ce qu’il veut sur des stupides médicaments, mais quand vient le temps d’homme objets, on a la vue basse.

    Pour avoir eu Habid comme prof aussi, je dois avouer admirer le grand talent de communicateur qu’il possède quand vient le temps de transmettre son amour du cinéma.

    Je lui dois la découverte de Tsai Ming Liang qui a changé ma perception a bien des niveau, j’espère qu’il pourra effectuer le même tour de force pour Rodrigue Jean et la diffusion intégral de son film, que j’aimerais bien voir comme tel dans l’une de nos salles.

  4. Je viens de remarquer que le titre était « Rendre « punché » au profit de la liberté d’expression », ce qui est relativement l’inverse de ce que je voulais dire!

    Voilà, c’est changé.

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