Définir ce qu’on veut dire pour réfléchir sans la contrainte

Une discussion avec un ami me mène à certaines réflexions, sur des aspects que je prends souvent pour acquis mais qui peuvent être intéressants à faire resurgir. Étudiant en génie, sa question porte sur une préoccupation qui me semble fréquente chez les adeptes de « sciences exactes ». Je lui parle de ce que j’entends par narration, en précisant que la définition n’est pas la même pour tous. Il me réponds quelque chose comme : « Oui, mais, qu’arrive-t-il lorsque d’autres voudront contester sur cette définition? À quel moment la définition du mot devient-elle fixe? Tu ne peux pas, je suppose, définir un mot sans te référer à rien. »

Répression de la pensée

Dans Dialogues, Gilles Deleuze et Claire Parnet (1996) expliquent qu’ils voient l’histoire de la philosophie comme une contrainte, qui limite la pensée. « Elle a joué le rôle de répresseur : comment voulez-vous penser sans avoir lu Platon, Descartes, Kant et Heidegger, et le livre de tel ou tel sur eux? » (1996 : 19-20). Non seulement l’histoire de la pensée nous bloque quant à ce qu’il faut avoir lu avant de penser, mais, avec la multiplicité de ce qui s’écrit dans toutes les disciplines, avec la pluralité nécessaire des traditions de pensées (ce qui fait la richesse et la diversité des réflexions), il est plutôt difficile d’assumer que tous auront lu les mêmes choses.

Réfléchir librement mais de manière fonctionnelle

Comment, donc, espérer placer une réflexion quelque part? Comment faire référence à certains concepts sans avoir éplucher toute la littérature (infinie) qui contribue à les définir? En définissant soi-même ses concepts, ses termes, on peut préciser à nos lecteurs: voici ce que j’ai lu, voici dans quoi je m’inscris et ne m’inscris pas, voici à quelle « idée » je tente de m’approcher derrière le terme x.

Librement, car je ne suis pas contraint de m’inscrire dans une tradition précise. Je choisis l’axe dans lequel j’entends réfléchir, et j’écarte (du moins provisoirement) ce que je n’ai pas eu le temps de « maîtriser ».

De manière fonctionnelle, car mon travail peut être repris là où il a été laissé. Sachant sur quoi je m’appuie, ce que j’entends par x, quelqu’un d’autre peut clarifier ce que je dis (« Le concept de x est semblable au concept y, suivant la définition de tel autre. »), le remettre en question dans le microcosme que j’ai créé, ou même remettre en question le microcosme lui-même de mon texte.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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