Leçon de cinéma : reproche à l’expression elle-même comme au type de contenu

Je déteste l’expression « leçon de cinéma », encore moins « classe de maître » (« master class » en anglais). Je n’ai jamais assisté à une telle activité. Elle consiste globalement, selon ce que j’en sais, à une rencontre avec un cinéaste, qui parle de la manière dont il fait ses films. Rien de personnel envers Arnaud Desplechin, dont je ne connaissais jusqu’à présent ni le nom, ni la filmographie. De telles rencontres ont eu lieu énormément par le passé et auront encore lieu longtemps.

Le film comme médiateur indésirable des intentions d’un Auteur

J’entame donc mon reproche en bonne et due forme.

La leçon de cinéma donne à entendre ce que l’écran dissimule: les intentions intimes du réalisateur, ses références et ses influences ou encore sa méthode d’écriture et de direction des acteurs.

Je réitère pour une énième fois mon idée sur les intentions des auteurs. J’aime particulièrement l’expression « donne à entendre ce que l’écran dissimule ». Elle entend que le film cache quelque chose, qui implicitement est peut-être à chercher. Notons que l’écran ici n’est pas fondamental: il joue un rôle d’inhibiteur, il bloque l’accessibilité aux intentions de l’auteur, au lieu de nous permettre d’y accéder. Comme si notre activité cinéphilique n’avait pour objet que d’accéder à un univers, dont l’essence serait donnée dans ce type de rencontres. Film, écran, ne seraient que médiateurs d’une pensée, une pensée qui, dans un monde idéal, se transmettrait directement de personne à personne. La présentation prétend en quelque sorte que la parole atteint mieux le même objectif que le film. Dans ce cas, parlons au lieu de faire des films.

L’atmosphère hagiographique

J’ajouterais aussi la présence d’une atmosphère hagiographique qui se dégage du texte de présentation, qui je suppose teinte aussi la conférence elle-même:

Arnaud Desplechin, scénariste de la vie, dialoguiste aux mots implacables, grand maître de la direction d’acteurs et metteur en scène d’un quotidien en bouleversement, révèlera quelques secrets de réalisation aux étudiants en cinéma et au grand public.

Privilégiés seront ceux qui capteront ces secrets, révélés par le maître, celui qui sait et qui connaît ce dont tout le travail des chercheurs en cinéma vise à mettre en lumière.

La fonction de ce type de rencontres

Je suis conscient qu’il y a une fonction à ce type de rencontre, qu’elle procure probablement quelque chose de différent que l’audiovision d’un film. Le problème que j’y vois, c’est qu’elle donne des « clefs de lecture approuvées » des films du réalisateur, une sorte de « regarde, peu importe ce que tu en dis, le réalisateur a dit que c’était ce qu’il voulait faire à la rencontre ». Mais je sais que des gens peuvent apprécier ce genre de rencontres, notamment car, si on aime les films qui nous portent à réfléchir sur la manière dont les choses sont construites en images et en sons, pourquoi une rencontre plaçant une réflexion intéressante là-dessus ne serait-elle pas pertinente aussi? Mais en quoi une « leçon de maître à élève » est-elle une réflexion?

Personnellement, êtes-vous déjà aller ou iriez-vous à ce genre de rencontres? Pourquoi?

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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2 commentaires

  1. Simon,
    Non, je n’y suis jamais allé et je ne crois pas y aller non plus, mais je suis déjà allé à des post-mortems de l’industrie du jeu vidéo. C’est intéressant dans la mesure où on peut saisir l’ampleur du travail à effectuer pour matérialiser des intentions. Il n’y a pas de craintes à avoir de se faire « donner une clef d’interprétation » en tant que tel. Le problème que tu semble craindre, à savoir qu’un interlocuteur pourrait se fermer à une de tes interprétations parce qu’il a eu « le mot de l’auteur », ne tient que de son attitude et de ses valeurs prioritaires concernant l’interprétation. Pour beaucoup de gens (moi y compris), le texte que l’on interprète prend une vie autonome qui peut receler de sens qui vont bien au-delà des intentions de l’auteur. Et l’auteur peut, si je puis dire « manquer son coup » et placer au sein du film, sans le vouloir, des sens contradictoires (voir par exemple Bordwell et ses Symptomatic meanings dans Making Meaning).

    Bref, je suppose que mon attitude se résume à une sorte de scepticisme par rapport à l’auteur. Ce qu’il a voulu faire est intéressant à un niveau anecdotique et peut ouvrir de nouvelles portes d’interprétation, mais il n’y a pas lieu de traiter ces données sur un niveau plus important que l’analyse de l’oeuvre.

  2. C’est mon avis aussi. Je ne dis pas que les intentions d’un auteur ne devraient pas exister, mais je ne crois pas que ce soit un argument de plus pour défendre une idée sur un film.

    Je crois bien qu’on est d’accord. Et il y a bien des éléments dans ce que tu dis que je ne crois pas avoir écrit ici pour expliquer mon point de vue. Merci de ton commentaire!

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