À propos d’être de gauche ou, finalement, d’être bien des choses

Je me considère comme quelqu’un plutôt à gauche.

Je me souviens que, plus jeune, on me disait que je virerais à droite en vieillissant. Et, à bien y penser, on pourrait encore me le dire si ce n’est qu’on s’est tanné ou, encore, que je n’affiche plus autant qu’avant mes allégeances politiques.

J’entends souvent deux remarques étranges à propos de l’idée d’être de gauche.

1) On ne peut pas être de gauche quand on ne paie pas d’impôt parce que c’est nous qui bénéficions le plus des services sociaux, parce que ce n’est pas nous qui vivons des conséquences du choix de société d’avoir été de gauche. Comme si le fait de payer des impôts ou d’être « contribuable » équivalait à être citoyen. Comme si le fait de vivre en totalité ou en partie des impôts des autres nous enlevait le droit d’avoir une opinion politique légitime. Autrement dit que, politiquement parlant, on ne peut pas être juge et parti. Ce qui cause problème quand une société doit se juger elle-même.

2) On ne peut pas être de gauche quand on est riche parce qu’on ne sait pas c’est quoi être pauvre. Il serait finalement hypocrite ou hautain d’avoir des principes de gauche lorsqu’on est riche, puisqu’on prend une décision par rapport à un contexte qu’on ne vit pas. Comme un « tu peux bien parler, toi, tu vis en moyens ».

Il faudrait au final être toujours une tierce personne.

Pour moi, ce principe d’être dans plusieurs situations où « on n’a pas le droit de dire telle chose parce qu’on ne vit pas telle chose, ou parce qu’on la vit trop » s’applique à tellement de contextes. En fait, il s’applique probablement mieux dans d’autres contextes. C’est il me semble très spécifiquement la même chose qui est en jeu dans ce que disait Socrate à Thrasymaque dans La République de Platon. Que, finalement, le fait d’être impliqué dans une équation ne nous empêchait pas de pouvoir être convaincu de la justesse de notre interprétation de cette équation. Qu’on peut quand même avoir raison ou, au moins, dire quelque chose de sensé.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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2 commentaires

  1. « Les dichotomies qui opposent corps et esprit, organisme et machine, public et privé, nature et culture, hommes et femmes, primitifs et civilisés, sont toutes idéologiquement discutables. »
    Donna Haraway, Manifeste cyborg

    « Être » de gauche ou de « droite », ça ne veut rien dire. À la limite, c’est dangereux. Ce qui définit les individus, ce sont leurs actes, pas leur « essence » ou leur « être », et encore moins leurs intentions. Les catégories identitaires sont utiles lorsqu’on veut séparer l’Autre de soi (« en nommant, on exclut », dirait Haraway) ou pour se rallier à un ensemble (« Nous, les gens de gauche/de droite agissons de telles façon »; ce qui sous-entend le reste de la phrase « et c’est mieux que ce que les Autres font »), ce qui revient presque au même.

    Agir « de gauche » ou agir « de droite » permet de se déplacer sur un continuum, entre deux pôles gauche et droite parcourus d’une infinité de tons et de densités. Il n’y a pas d’identité fixe. Là j’applique ça à la gauche et à la droite, mais c’est un prétexte pour exposer ma vision des dichotomies identitaires (féministe/pas féministe, hétéro/homo, bon/méchant, progressiste/conservateur) : c’est de la merde, ça limite l’action, et ça refrène la production de désirs (Deleuze, sort de ce corps).

    Qu’il soit noté au procès verbal que je suis bien au courant que je dois tourner les coins ronds et me résoudre à pencher vers la caricature vu le médium utilisé. Mais le fond de l’idée est représentative de ce que je pense.

  2. « Comme si le fait de payer des impôts ou d’être « contribuable » équivalait à être citoyen. »

    C’est pourtant de la gauche qu’est sorti le slogan terrifiant « Acheter, c’est voter », dixit Laure Waridel.

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