Quand j’étais jeune enfant, j’avais peur du hibou dans Le Petit écho de la forêt, série française des années 80 adaptée d’une série néerlandaise des années 60. En revoyant le vidéo du générique, je me rends compte de quelques-uns des éléments qui auraient pu contribué à cette peur.

Chaque épisode met en scène le hibou, qui raconte une histoire lue dans le journal.

Lecture documentarisante

Roger Odin, dans un texte publié en 1984, parle de l’idée d’une « lecture documentarisante« , dont la spécificité « est que le lecteur construit l’image de l’Énonciateur, en présupposant la réalité de cet Énonciateur » (p. 267).

Plan 1
Plan 5. Plan moyen, face.

Autrement dit, on appréhende le film en supposant que les images ont été produites/créées par quelqu’un qui existe réellement, qui appartient à notre réalité et à la réalité qu’il énonce.

L’intérêt de parler de « lecture documentarisante », c’est qu’Odin ne s’intéresse pas strictement aux films documentaires versus films de fiction. Il s’intéresse davantage au fait qu’un documentaire « programme la lecture documentarisante » (p. 271), au moins de deux manières: 1) avec le générique, 2) par des consignes textuelles. Les indications au générique et des éléments de mise en scène contenus dans le film sont donc des indices qui font que le spectateur d’un documentaire ne le confond pas avec un film de fiction.

Plan de l'espace diégétique
Plan de l’espace diégétique

Consignes textuelles d’un documentaire, dans un film d’animation

Le fait que le hibou nous raconte une histoire qu’il lit dans le journal rend l’énonciation plus complexe: il y a présence d’un récit enchâssé dans un autre récit. Il semble s’adresser directement à la caméra, à la manière d’un téléjournal. Mais des éléments de montage rendent encore plus étranges les consignes textuelles.

Plan 2. Plan rapproché poitrine, 3/4 face.
Plan 6.1. Plan rapproché poitrine, 3/4 face.

À 0:15 du générique du Petit écho [plan 5, caméra A], un travelling arrière nous éloigne du hibou, fixé sur une branche en chantant et dansant sur la musique. Cette musique serait intradiégétique, c’est-à-dire qu’elle appartient au même univers que le hibou.

Mais c’est le plan suivant qui évoque une « inquiétante étrangeté ». Au moment où on passe du plan 5 au plan 6, le hibou regarde toujours au même endroit qu’au plan précédent, mais la caméra a bougé pour se placer en 3/4 face par rapport à lui [plan 6.1, caméra B].

Jusqu’ici, on reste dans des conventions assez standard dans une fiction pour découper l’espace. Par contre, à ce moment, le hibou semble se rendre compte que la caméra a changé d’angle et se retourne tranquillement pour regarder la caméra B [plan 6.2].

Plan 2b. Plan rapproché poitrine, face.
Plan 2b. Plan rapproché poitrine, face.

On retrouve là une convention présente notamment au téléjournal. Plusieurs caméras sont braquées simultanément sur le présentateur et le découpage se fait en direct. Le présentateur ne sait donc pas d’avance les moments où la caméra choisie par le réalisateur en régie pour diffuser les images changera. Dans une fiction ou un reportage qui ne serait pas en direct, il n’y a habituellement qu’une seule caméra et le sujet filmé n’a pas à se préoccuper de changer son regard de place.

Évidemment, il s’agit ici d’une fausse consigne textuelle: autrement dit, pour créer un effet de faux-documentaire, les créateurs du Petit écho de la forêt ont décidé de faire semblant que le hibou était filmé en direct et qu’il y a eu un changement de caméra auquel le volatile en papier a dû s’adapter. J’imagine que l’ambiguïté par rapport à l’énonciateur de ces images — énonciateur réel ou énonciateur fictif — peut troubler un jeune spectateur comme je l’étais.

C’est un plaisir d’exorciser ses vieux démons avec ce type de courte analyse.

Références

Roger Odin, « Le film documentaire, lecture documentarisante », Cinéma et réalités (CIEREC, Travaux noXLI), Saint-Étienne, Université de Saint-Étienne, 1984, p. 263-278.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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