Point de vue téléologique

Dans la lignée de mes commentaires de rédaction, je parlerai ici de l’idée du point de vue téléologique.

Dans un travail de recherche, il faut éviter de soutenir un point de vue téléologique, c’est-à-dire — notamment — un point de vue qui regarde l’histoire comme si elle se dirigeait vers une finalité précise. À discuter de cela avec quelques membres de ma famille à Noël cette année (oui, nous avons des sujets de discussion étranges), on constatait qu’il y avait plusieurs tournures de phrases qui trahissent ce point de vue.

Disons que je parle de la technologie dans les jeux vidéo. Je pourrais dire, dans le langage familier, que les jeux vidéo d’aujourd’hui sont plus évolués que les jeux vidéo des années 80. Que les jeux vidéo de demain seront « encore meilleurs ». Ce serait téléologique, dans la mesure où ça impliquerait que leur évolution soit prédéfinie, que le temps mène nécessairement vers une certaine amélioration, vers une direction précise. Plusieurs formules rendent le tout problématique et laissent transparaître leur regard rétrospectif.

Deux exemples: les jeux sociaux et le cinéma des premiers temps

Jusqu’à un certain point, l’historiogramme de Jon Radoff (relayé chez Jesper Juul) qui illustre l’histoire des jeux sociaux est une belle illustration du possible biais de cette conception: tout ce qui précède mènerait vers les jeux sociaux en réseau (« Social Network Games »), alors que, dans les faits, on peut penser à nombre d’exemples qui ne font pas partie de son historiogramme parce qu’ils ne passent pas le « filtre » de la finalité qu’il présuppose (même s’il y a quand même Axis & Allies et Pai Gow qui brisent la chaîne).

Des expressions qui connotent une notion d’évolution ou d’archaïsme sont parfois le signe d’un point de vue téléologique implicite. On peut penser, par exemple, au terme « cinéma des premiers temps », qu’André Gaudreault semble vouloir repenser vraisemblablement pour cette raison. Déjà, passer de « cinéma primitif » à « cinéma des premiers temps » était un pas de géant pour s’éloigner d’une conception téléologique, où le cinéma aurait atteint sa véritable « essence » ou son « aboutissement » avec le parlant et la couleur (et, ce qu’on entend parfois aujourd’hui, le cinéma 3-D).

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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4 commentaires

  1. Intéressant billet. Je voudrais seulement mettre en perspective ce que tu appelles le biais téléologique. On peut présumer, en faisant une quelconque inférence statistique, qu’une chose, par exemple le graphisme jeux vidéos, se développera, sans trahir une position téléologique. C’est peut-être simplement un jugement de type probabiliste.

  2. C’est vrai, mais il ne va pas toujours vers le « meilleur ». Le graphisme peut se développer, se complexifier, se préciser (dans la cas de la résolution, par exemple), devenir plus photoréaliste, mais dire qu’il devient « meilleur » est problématique si on n’a pas précisé sur quelle échelle on le juge.

  3. Je suis d’accord avec Gabriel. Il me semble que pour quelque chose comme le développement d’une technologie, on peut parler de progression vers l’amélioration sans que ce ne soit un biais téléologique. Car, finalement, la technologie est téléologique. On conçoit un outil ayant une finalité et, au fil du temps, on perfectionne l’outil pour qu’il remplisse mieux sa fonction.

    Ainsi, ce n’est pas comme si les premiers films avaient été muets et en noir et blanc à cause d’un choix de l’artiste; s’ils avaient pu faire des films audibles et en couleurs dès le début ils l’auraient fait. Ce n’est donc pas vraiment abusif d’employer des termes comme «aboutissement» dans ce contexte.

    C’est plutôt dans les contextes où une évolution se fait sans qu’il n’y ait de but qu’il est biaisé de parler de façon téléologique. Par exemple, dans l’évolution des espèces, des langues ou des moeurs. Il n’y a pas là d’échelle implicite pour évaluer ce qui est mieux et ce qui est pire. Mais pour la technologie, son évolution m’apparaît comme étant téléologique par nature.

  4. Justement, là est la beauté de la chose, elle ne l’est pas (d’autant plus qu’il faudrait définir ce qu’on entend par « par nature »). Parce qu’il n’y a pas une volonté unique derrière toutes les manifestations qu’on appelle cinéma. Pourquoi The Wizard of Oz était-il fait de séquences noir et blanc et de séquences couleur? Parce qu’Oz était mieux représenté en couleur, alors que les séquences « naturalistes » du film (au Kansas) étaient alors mieux représentées en noir et blanc (et quand je dis « mieux », je parle du point de vue des créateurs et du point de vue de la réception). On utilisait aussi le N&B par après pour des raisons économiques (le néo-réalisme, la nouvelle vague, avaient le choix théorique de la couleur mais s’en sont tenus au noir et blanc), qui en sont devenues des raisons esthétiques (pensons à Schindler’s List).

    La technologie fait aussi partie de la vie comme tout le reste et elle ne m’apparaît pas se créer avec une intention. C’est l’idéaliser que de penser qu’elle est téléologique.

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