Je parlais de Mill il y a quelques années et je notais qu’il me semblait y avoir un problème sur la distinction entre une description éthique par rapport à une prescription éthique. La chose s’applique aussi à une conception politique. Il est important en ce sens de s’assurer que l’idée soit claire si on veut s’éviter de se rendre compte après plusieurs minutes que notre interlocuteur ne parle pas de la même chose que nous.

Description et prescription dans une conception politique

Voici une phrase qui en ce sens est assez ambigue:

Dans le système capitaliste, les gens pensent uniquement à leurs propres intérêts.

Cette phrase est ambigue (et elle peut mener à des discussions enflammées) parce qu’elle n’est pas claire par rapport à ce qu’elle affirme. Elle peut signifier un fait: le système capitaliste s’impose parce que les gens pensent uniquement à leurs propres intérêts, et donc qu’il n’y a pas une réelle volonté d’aller au-delà du capitalisme, par exemple. Mais elle peut aussi signifier que, dans un système capitaliste qui fonctionne, il faut que chacun ne pense uniquement qu’à ses propres intérêts, pour qu’il y ait un certain équilibre (c’est ce qu’il semble qu’Adam Smith prônait). Dans ce dernier cas, on décrit ce que les gens devraient faire dans le système capitaliste idéal pour que celui-ci fonctionne selon ses tenants.

Politiques du système de gouvernement dans Civilization IV. Il n’y a absolument aucun lien avec l’article, sauf que c’est un jeu de stratégie et qu’il y a une dimension politique, mais ça agrémente la lecture.

Pour prendre un exemple d’une discussion avec un de mes amis qui a eu lieu avant le conflit étudiant, celui-ci me disait que, d’après lui, un gouvernement devrait écouter davantage les contribuables et ceux qui le financent — entreprises privées aussi — que les citoyens qui ne paient pas d’impôts, par exemple. J’étais relativement consterné par cet avis.

Je compris cependant plus tard qu’au fond, son avis n’était pas que le gouvernement devrait les écouter peu importe leur avis, c’était plutôt que pour lui, de toute façon, le gouvernement les écoutait déjà parce qu’il jugeait que leur avis sur la gestion des finances publiques était davantage intéressé, qu’ils s’en préoccupaient davantage que ceux qui ne sont pas contribuables.

Alors que je croyais qu’il parlait d’une question de prescription — le gouvernement devrait les écouter toujours peu importe leur opinion —, mon ami me parlait d’une question de description — pour lui, le gouvernement en général devrait écouter ce qu’ils disent actuellement car cet avis est plus pertinent que celui de ceux qui n’ont pas aussi à coeur l’assainissement des finances publiques. Un point de vue qui se tient davantage que le premier et qui ne remet pas en question l’égalité de tous pour le pouvoir exécutif, même si je suis quand même en désaccord.

Description et prescription dans l’étude des arts

Cette confusion porte souvent sur des questions politiques, mais les discussions sur l’art n’en sont pas exemptes. Soit la phrase suivante:

Les vrais jeux de stratégie ne sont pas en temps réel.

Dans ce cas-ci, il y a confusion. Cette phrase veut-elle dire que les jeux de stratégie en temps réel ne sont à proprement parler pas des jeux qui impliquent de la stratégie? Ou y a-t-il une considération esthétique qui dit que les jeux de stratégie en temps réel ne sont pas des jeux de stratégie dans un sens idéal qu’il resterait à préciser? On ne sait pas tout à fait si l’auteur en appelle au sens commun et à un état de fait qu’il décrit (« On atteste en général que les jeux de stratégie en temps réel ne font pas partie des jeux de stratégie ») ou s’il a une certaine idée de ce que devrait être un jeu de stratégie et qu’il n’y inclut pas, lui, les jeux de stratégie en temps réel. La distinction est fondamentale.

En général, cette confusion entre description et prescription est plus claire à l’écrit qu’à l’oral. Ce n’est cependant pas toujours le cas et il me semble assez avisé de le préciser.

Image tirée de: http://lcc.gatech.edu/~cpearce3/lcc4725/blog/?p=803.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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