Un article de Normand Baillargeon m’interpelle particulièrement sur ce qu’il appelle un musellement de certains discours à l’université. On y retrouve déjà au moins une réponse plus rapide que la mienne (le web étant ce qu’il est), mais je pense pouvoir tout de même ajouter quelque chose à la réflexion. Je trouve que l’argumentation de Baillargeon manque malheureusement de rigueur et j’aurais aimé pouvoir y lire davantage d’exemples pour mieux comprendre le phénomène dont il cherche à rendre compte.

Dès le départ, Baillargeon propose d’expliquer cinq expressions récentes engendrées par la tendance qu’il met en évidence: l’avertissement préventif (le trigger warning), la microagression, l’appropriation culturelle, la désinvitation (ou le manque de tribune) et l’espace protégé. Ces cinq expressions sont nécessaires pour expliquer la transition vers ce qu’il appelle un musellement de l’université, soit un contrôle de son discours plus grand que ce qui se fait traditionnellement, au nom d’une rectitude politique qu’il associe indirectement à la gauche politique.

Le problème de cette argumentation pour moi est d’associer chacun de ces phénomènes à une limite à la liberté d’expression, et en particulier à la liberté universitaire. Je pense qu’il est important de se questionner sur le rôle qu’on accorde à l’université dans la société, plus particulièrement en ce qui a trait aux discours.

L’université limite déjà les discours

Associer la liberté d’expression à la liberté de discourir dans les universités me semble fallacieux. Je ne crois pas que la liberté d’expression puisse « y être plus grande encore qu’à l’extérieur de l’université » puisque le discours dans la vie quotidienne n’a pas les mêmes impératifs que les discours du savoir. L’université, au contraire, a un plus grand devoir de rigueur qui est — nécessairement et logiquement — plus contraignant et limitatif que le discours quotidien.

C’est tout le travail des conférences et des revues à révision par les pairs. Un jeune étudiant de maîtrise qui débute dans son champ d’études et qui apprend progressivement les règles de base de la production scientifique et la rigueur nécessaire à son application sera enchanté d’être accepté à une conférence ou de publier un texte. Être invité à donner une conférence à l’université est en soi un immense privilège, et non un droit. Participer à un débat universitaire parce que notre discours dispose de nombreuses tribunes extérieures — et même s’il ne répond pas aux exigences minimales de l’honnêteté intellectuelle — montre par l’exemple aux jeunes chercheurs que ce n’est plus la rigueur qui est importante, mais la controverse et la visibilité. Je crois personnellement que c’est plus dommageable à court terme pour cette institution et, à l’ère des réseaux sociaux, l’université se doit de rester le lieu où la rigueur intellectuelle triomphe.

Certains des exemples de musellements qu’il nomme sont en effet tout à fait critiquables; ce qui ne veut pas dire qu’il y a problème en la demeure, ni qu’un musellement ne soit l’exception et non la règle. Je trouve, par exemple, qu’une université ne devrait pas inviter les promoteurs de pseudo-sciences à venir y discourir. Les « anti-vaccins » ou les promoteurs de mythes pédagogiques ne devraient pas avoir une tribune à l’université si les scientifiques s’entendent pour dire qu’ils ont tort faute de preuves. On n’a tout simplement ni le temps ni l’énergie pour réfuter tout discours contraire à la science, en particulier lorsque l’université n’a pas le fardeau de la preuve. C’est jouer le jeu de ces démagogues que de les inviter sous prétexte qu’ils verraient l’absence d’invitation comme un acte légitimisant leur discours. Je ne crois pas que l’université doive s’y rabaisser.

Avertir et respecter n’est pas limiter

Par ailleurs, je suis étonné que l’avertissement préventif et l’appropriation culturelle y soit tout autant critiquée. Je ne crois pas que ce soit limiter la diffusion d’une œuvre que de prévenir que son contexte de production acceptait le sexisme ou le racisme.

Par exemple, en classe, je voulais montrer un extrait de L.A. Noire (Team Bondi/Rockstar Leeds, 2011) pour parler de captation de mouvements du visage. Le jeu se déroule dans le Los Angeles des années 1940, après la guerre, et dès les premières minutes, on entend certains policiers employer le « n » word pour référer à une personne de peau noire, criminelle de surcroît. Il me semble, en ces circonstances, nécessaire de préciser le contexte du jeu pour expliquer son utilisation « naturelle » et jamais remise en question par les personnages. On a besoin de connaître un contexte historique pour remettre en perspective certains discours; c’est le cas d’un œuvre de fiction dont l’action se déroule dans un autre contexte historique, et c’est d’autant plus le cas pour une œuvre elle-même créée dans un autre contexte historique.

Plusieurs jeux vidéo montrent par ailleurs des scènes très violentes, que ce soit des jeux d’horreur ou des jeux de tir dans un contexte militaire. Montrer des extraits est toujours délicat mais la plupart des étudiants s’y attendent vu le contexte d’un cours sur les jeux vidéo. Par contre, il serait justifié et je pense normal de faire un avertissement préventif pour une scène de viol ou une scène où le joueur participe activement à un attentat terroriste (comme dans Call of Duty: Modern Warfare 2, Infinity Ward, 2009). Je pense que les limites de chacun sont différentes, mais qu’il est légitime d’écouter quelqu’un qui affirme après coup avoir été choqué par ce qu’il a vu. Il en est a priori du jugement de chacun, mais je pense qu’il est tout à fait normal qu’on s’adapte. L’expression ne s’en trouve pas brimée en soi. Si « l’inconfort, l’indignation sont des choses qui font nécessairement partie de l’éducation universitaire et de l’exploration des idées », il reste que cet inconfort et cette indignation doivent être faits avec un consentement.

À certains moments, on est tout à fait dans le paralogisme de la pente glissante, pour reprendre son expression (2006, p. 78-79). Baillargeon soutient que, puisque la microagression est basée sur la subjectivité des individus, en réguler certaines pourraient mener à vouloir toutes les réguler. Je le cite: « on court le risque de censurer pour de simples inconforts et même d’entrer dans une sorte de spirale de l’indignation et des revendications de protection, d’exclusion et de censure ». Il poursuit d’ailleurs en insinuant que l’existence d’une expression en anglais pour ce phénomène induit qu’il est une menace réelle et crédible.

L’appropriation culturelle se retrouve étonnamment aussi dans cette liste comme un éventuel musellement. Je pense ici aussi que c’est une question de respect culturel. L’exemple de l’annulation d’un cours de yoga est particulier en effet et je ne souhaite pas le défendre particulièrement, faute de connaissance sur le cas. Mais s’approprier une culture, c’est prendre un élément culturel hors de son contexte et l’instrumentaliser avec uniquement sa propre perspective. Si les cultures évoluent, particulièrement au contact les unes des autres, il est déplorable qu’une culture prenne la pratique de l’autre sans inviter l’autre lui-même à l’expliquer.

Il me semble nécessaire et légitime de réfléchir à ces phénomènes sur lesquels Baillargeon se penche dans son article. Or, sa chronique ne m’a pas convaincu de sa position actuelle sur ces phénomènes: je crois qu’il faudra encore du temps pour bien comprendre les enjeux autour de ceux-ci et les moyens qu’on entreprend pour concilier la liberté universitaire à celle d’inclure le plus grand nombre dans les espaces du savoir. Entre temps, je pense que ce n’est pas l’expression qui a le plus besoin d’être défendue, mais l’écoute.

Référence

Baillargeon, Normand. 2006. Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Montréal: Lux.

Image tirée de Francopresse.ca.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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