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La bibliothèque et l’espace que prend le savoir

Une bonne partie de ce qu’implique le travail de recherche est de gérer « l’espace » que prend le savoir. Écrire un texte, c’est être capable de savoir quel espace sera consacré à chaque concept, à chaque exemple, à chaque démonstration, et être en mesure de bien comprendre dans quel ordre on présente ces choses. Lorsqu’on lit, il faut aussi savoir retrouver chacun des éléments qu’on assimile pour pouvoir mieux expliquer ce qu’on a appris; ce travail de recherche, qu’il se fasse en prenant des notes de lecture, en soulignant des passages ou en utilisant une base de données de références comme Zotero, n’est pas un accident de ce qu’implique la recherche; c’est véritablement ce qu’est la recherche.

Depuis que je suis professeur, j’ai mon bureau où je regroupe à peu près tout ce qui concerne mon travail: livres, jeux vidéo (disques, boîtes, boîtiers, cartouches, etc.), films, vieux recueils de textes, textes imprimés, mais aussi formulaires, travaux évalués jamais réclamés, évaluations d’enseignement, mais aussi, vieux ordinateurs, téléviseurs, consoles de jeux. Organiser les choses fait partie du travail de la pensée autant qu’organiser les mots fait partie de l’écriture.

Quand on place les choses ensemble, on trouve un sens qu’on ne pourrait trouver autrement. Je viens de recevoir Feminism in Play dirigé par Kishonna L. Gray, Gerald Voorhees et Emma Vossen et l’ordre alphabétique de Gray le place tout juste à côté de mon plus vieux livre, le tome II du Cours de philosophie de l’Abbé Henri Grenier, annoté par mon grand-père alors qu’il était vraisemblablement bien plus jeune que moi aujourd’hui. On y retrouve un grand nombre d’aberrations qui sont représentatives de la philosophie religieuse, notamment l’idée que le « partage égal de l’autorité entre l’homme et la femme, dans la société paternelle, est contraire au vœu de la nature » (1942, p. 305). C’est particulier jusqu’à un certain point de lire ses annotations, mais je ne crois pas qu’on puisse juger quelqu’un à la lumière de ce genre de notes, en particulier puisque la plupart des étudiant-e-s notent pour passer un examen et non pour guider leur vie. Je trouve quelque part ironique qu’il ait pris ces notes au crayon rose.

La juxtaposition des deux ouvrages et le monde qui s’est créé entre eux, à la fois sur la question des genres mais aussi sur la culture numérique, est ce qui rend important la présence même du savoir. Il faut conserver le savoir vétuste tout en se rappelant de son existence malheureusement pas si lointaine.

Umberto Eco disait qu’il fallait avoir une bibliothèque toujours plus grande que ce qu’on est humainement capable de lire pour qu’on puisse se rappeler qu’on ne réussira jamais à tout savoir. C’est un peu la même chose avec une ludothèque d’ailleurs; que ce soit ma collection physique ou ma librairie de jeux numérique. J’aime bien faire lire son Comment écrire sa thèse à mes nouveaux étudiant-e-s même si (ou plutôt, en particulier parce que) la méthode pour trouver des livres est datée. Le livre qui explique brièvement le rôle d’une thèse, son intérêt dans le parcours d’un individu et quelques manières très pragmatiques de la rédiger. Eco fait référence en fait non pas à une thèse de doctorat, mais à une thèse de laurea, un grade italien qui se retrouve quelque part entre un baccalauréat et une maîtrise nord-américaine. Reste que ses conseils sont valables pour tout étudiant qui entreprend un travail de recherche de grande envergure pour la première fois.

Eco explique qu’on peut faire une recherche dans une bibliothèque même peu garnie en sources bibliographiques et trouver ce qu’on veut sur à peu près tous les sujets lorsqu’on suit les bibliographies; bon, le fait qu’il dise que même une bibliothèque de campagne italienne aura au moins une dizaine de versions de la Poétique d’Aristote en dit long sur l’importance qu’a le savoir dans l’Italie des années 1970 par rapport au Québec des années 2010, mais étant connectés pour faire de la recherche, on n’a plus les mêmes problèmes logistiques.

Les 4 saisons de Caillou entre Blood Bowl: Legendary Edition et Caesar IV est aussi particulier.

Références

  • Eco, Umberto. 2016 [1978]. Comment écrire sa thèse. Traduit par Laurent Cantagrel. Paris: Flammarion.
  • Gray, K. L., Voorhees, G., & Vossen, E. (dir.). (2018). Feminism in Play. Cham: Palgrave Macmillan.
  • Grenier, Abbé Henri. (1942). Cours de philosophie. Tome II. Monastique ou Éhique. Économique – Politique. Québec: s.é.

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