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Savoir, postmodernisme et études cinématographiques

Dans un élan de motivation, je navigue dans mes vieux brouillons de billets de blogue et tombe sur un texte presque achevé en 2013 qui s’intitule « Savoir, postmodernisme et études cinématographiques ». J’en ai fait quelques modifications pour clarifier les idées et le voici.

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Je suis retombé récemment sur un billet de blogue de Normand Baillargeon datant de 2008 où il résumait les positions de Noam Chomsky et Michel Foucault lors de leur fameux échange de 1971. Je connais relativement bien Foucault et peu Chomsky bien que son héritage ne m’est pas étrangé. J’ai je crois entendu parler de cet échange pour la première fois justement en 2008, pas avec ce billet de blogue mais d’une amie qui a des sympathies anarchistes et qui connaît bien la pensée de ces deux intellectuels. De relire sur cet échange aujourd’hui me permet d’un peu mieux cerner les tenants et aboutissants de leur discours.

Le concept que Baillargeon retient pour synthétiser la différence entre les deux penseurs, c’est celui du fondationnalisme et de l’anti-fondationnalisme. Pour les distinguer grossièrement, Baillargeon précise que Chomsky incarne le modernisme et Foucault le postmodernisme. Baillargeon prend le parti de Chomsky en montrant comment la thèse postmoderne est contradictoire dans la mesure où elle se fonde sur des présupposés qu’elle entend réfuter; je voudrai, ici, développer un peu mon impression que cette lecture que Baillargeon fait du débat est ancrée dans le modernisme, car elle assume d’emblée qu’il faille un fondement théorique transcendantal pour qu’une position théorique soit valable.

La critique du postmodernisme

Baillargeon a raison de manière générale sur la critique que fait le postmodernisme du rationalisme des Lumières:

Sur le plan épistémologique, [le postmodernisme] est en particulier très critique des prétentions rationalistes et débouche sur un rejet du projet philosophique occidental traditionnel et de ses catégories et distinctions fondatrices — comme l’apparence et la réalité, le savoir et l’opinion; sur le plan politique, il est notamment caractérisé par son attention aux singularités, aux différences, à la multiplicité des cultures, des valeurs et des identités.

Foucault me semble plutôt s’intéresser à l’historicité du discours scientifique, cherchant à analyser celui-ci comme n’importe quel type de discours.

C’est donc l’idée même de connaissance scientifique et de son accroissement qu’il s’agit de défendre, l’idée que la science — du moins les sciences naturelles dont il est seules question ici et auxquelles Chomsky rattache son travail — porte sur un monde extérieur indépendant des représentations du sujet connaissant, monde qu’elle décrit de manière plus ou moins exacte; l’idée, enfin, que si la science a bien une histoire, elle n’en est pas moins cumulative.

Le nœud du problème me semble résider dans ce faux paradoxe:

Mais il y a plus, puisque la perspective théorique ici ouverte s’étant privée d’emblée des ressources des catégories transcendantes se trouve placée devant un dilemme qu’a bien vu Habermas. En effet, ou bien, pour se maintenir comme ensemble de propositions à prétention théorique, elle est contrainte de réintroduire dans son argumentaire les catégories dont elle a voulu s’émanciper — et en ce cas de nier par sa pratique ce qu’elle condamne en théorie; ou bien elle est vouée à ne pas pouvoir se défendre devant quiconque la décrète insignifiante ou refuse de la considérer.

Ce qui est ici reproché à Foucault, c’est qu’il n’a pas de projet unifiant, qu’il n’a pas de justification théorique qui soit totalisante et qui permette de juger d’une manière transcendantale — on pourrait dire anhistorique — de ce qui est juste, vrai, etc. On lui reproche, en quelque sorte, un relativisme du savoir. J’ai tendance à prendre instinctivement le parti de Foucault sur cette question. Ce relativisme lui est reproché surtout pour son apparente incohérence: comment peut-on en effet prôner que tout savoir est culturellement relatif, sans que cette affirmation même doive passer par le spectre relativiste, et donc être relative? Cette question me semble, en fait, une fausse question dans la mesure où affirmer que tout savoir est historique n’est pas affirmer qu’il n’existe pas de vérité.

Une lecture récente de Noël Carroll, philosophe et professeur en études cinématographiques, m’a mis sur une piste qui me semble intéressante. Elle met en évidence la distinction nécessaire entre épistémologie et ontologie à partir d’une étude de cas très spécifique (et qui m’est familière), les études cinématographiques. Prenons cette discipline comme un échantillon d’un domaine du savoir universitaire en sciences humaines.

Le savoir en études cinématographiques

Le livre Post-Theory dirigé par David Bordwell et Noël Carroll en 1996 est un véritable manifeste contre l’institutionnalisation du savoir en études cinématographiques. Pour Carroll, la « Theory » (avec une majuscule et au singulier) a historiquement fait partie d’un processus de légitimation des études cinématographiques au sein des universités dans les années 1960-1970. Carroll argue que, pour faire entrer une nouvelle discipline entre les murs académiques, les noms de Foucault, Bourdieu, Kristeva et Deleuze ont été davantage des arguments de vente que des outils théoriques.

La réfutabilité de Popper

Le travail scientifique trouve sa validité notamment par sa réfutabilité, au sens de Karl Popper. Suivant cette idée, une affirmation scientifique est valable dans la mesure où, dans sa propre affirmation, il y a moyen de la réfuter pour prouver qu’elle pourrait ne pas exister. Si j’affirme, par exemple, que la tasse devant moi est bien réelle, c’est parce que je peux la voir, la toucher, la sentir, etc. Dans mon affirmation « cette tasse existe et est posée sur mon bureau », il y a la possibilité implicite de prouver que ce n’est pas le cas (par exemple, si je ne la vois pas ni ne peut la toucher, etc.). L’idée de réfutabilité, c’est l’idée qu’une chose est valable (et admise comme vraie) tant et aussi longtemps qu’elle est réfutable mais qu’elle n’est pas réfutée.

Or, les études cinématographiques classiques ont fait le beau jeu à la psychanalyse qui, à peu près par définition, concerne tous les processus inconscients que la science actuelle n’a pas encore réussi à expliquer. Autrement dit, expliquer la compréhension d’un film par la psychanalyse, c’est expliquer les processus inconscients qui sont à l’œuvre lors de l’audiovision d’un film, c’est expliquer quelque chose qui, par définition, n’est pas réfutable. Mais le cognitivisme, dont l’émergence en études cinématographiques date de la fin de la décennie 1980, avait cette prétention à la réfutabilité.

La théorie en pièces détachées

Ce que Carroll explique, c’est que le cognitivisme, comme la science en général, n’est pas fondé sur une théorie unifiée, mais plutôt sur des études de cas, des théories en pièces détachées ou au cas par cas.

The considerations here on behalf of piecemeal theorizing are practical, not philosophical. For it is my hunch that we do not yet know enough to begin to evolve a unified theory, or even the questions that might lead to a unified theory. So, for the duration, let us concentrate on more manageable, small-scale theorizing. Perhaps one day we will be in a position [to] frame a unified or comprehensive theory of film. I have no argument to show that this is not possible (1996, p. 58).

Au fond, Carroll propose que nous nous concentrions sur ce sur quoi nous pouvons nous concentrer, c’est-à-dire, sur des analyses locales et précises. Ces analyses devraient théoriquement mener éventuellement vers des théories plus englobantes, voire éventuellement sur une théorie unifiante en études cinématographiques. La même chose me semble applicable et souhaitable dans d’autres domaines du savoir, et c’est à mon sens l’un des aspects les plus centraux de l’idée postmoderne.

Mais qu’en est-il du savoir? Comment peut-on affirmer entreprendre un projet de connaissance si nous n’avons pas d’objet plus global, plus général que ce sur quoi nous travaillons comme corpus spécifique. Si je travaille sur Age of Empires, puis-je faire des affirmations sur les jeux de stratégie en temps réel en général? À ceci, il me semble que c’est l’attitude du pragmatisme de Peirce qui me semble être la plus appropriée — celle de se forger des « bonnes habitudes« .

Références

Baillargeon, Normand. 2008. « Fondationnalisme, anti-fondationnalisme et anarchisme: à propos de l’échange entre Noam Chomsky et Michel Foucault ». Normand Baillargeon. 11 juillet. <http://nbaillargeon.blogspot.ca/2008/07/fondationnalisme-anti-fondationnalisme.html>.

Carroll, Noël. 1996. « Prospects for Film Theory. A Personal Assessment ». Dans David Bordwell et Noël Carroll (dir.), Post-Theory. Reconstructing Film Theory, p. 37-68. Madison: University of Wisconsin Press.

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