L’héritage de Sinis dans le rap québécois


J’ai appris la mort de Sinis dans les derniers jours. J’ai travaillé avec lui pour Hiphopfranco entre 2004 et 2008, ce qui m’apparaît comme il y a une éternité. Sinis a fondé le site en 2002 qui s’est rapidement imposé comme un incontournable de la scène rap québécoise, à une époque où les médias québécois ne le couvrait à peu près pas et où YouTube ou Spotify n’existaient pas. C’était là que la promo se faisait, sans multinationale intermédiaire. C’est troublant de constater qu’on a complètement perdu la propriété intellectuelle de toute une part de la culture qui se crée ici.

Ce que Sinis a apporté au rap québécois est incalculable. Littéralement, parce que rien ne permet de calculer l’apport culturel d’un mouvement comme celui qui se cultivait sur ce forum. Les tournois Marche à la mort qu’il a organisés ont vu passer des artistes qui sont devenus connus bien après — Koriass, Loud, certains du K6A ou d’Alaclair Ensemble. J’ai encore des copies de nombreux battles de cette époque. Les premiers que j’ai entendus étaient justement ceux de Sinis, qui compétitionnait avec son collègue Slash du groupe Katastrophe, contre Loki et Morn du groupe Qarnacier que j’avais déjà entendus sur le site Souslaterre.com, qui regroupait des MP3 d’artistes underground québécois.

Sinis savait reconnaître le talent; il m’a parlé avant tout le monde de Ruffsound qu’il connaissait et dont il vantait les éloges. C’est la marque Hiphopfranco qu’il a fondée qui m’ont mené à interviewer de nombreux artistes québécois et internationaux, les plus renommés étant sans doute Tekilatex de TTC, Red1 de Rascalz (je ne souviens que Sinis était à côté de moi alors que j’essayais de formuler des phrases en anglais à côté) et Freeman et K. Rhyme le roi (pour une entrevue restée inédite, juste avant que Freeman quitte IAM). Le site a vu passer des chroniqueurs culturels ayant été plus connus par la suite comme Murphy Cooper, Samuel Daigle-Garneau, Riff Tabaracci, Ariane Gruet-Pelchat et Victoria Vallejo Villa.

Ce que Sinis m’a apporté en me laissant carte blanche sur la direction du contenu éditorial du site aussi longtemps n’est pas non plus calculable. Il avait confiance en son équipe et savait s’entourer, tout en ayant une vision claire pour la suite. Hiphopfranco était pour lui une famille qu’il souhaitait voir prospérer, un empire en construction comme il aimait bien le dire.

C’est lui qui m’a vendu mon premier mixer, micro et support, que j’utilise encore toutes les semaines. C’est lui qui m’a intégré plus concrètement au milieu hip-hop, à une époque où j’avais un peu trop tendance à m’installer silencieusement dans un coin. Je me souviens du temps qu’il a pris pour m’aider à développer mon flow sur MSN dans le sous-sol chez mes parents. J’écoutais La fin des faibles la semaine dernière en me disant que je m’ennuie de cette période qui m’a appris à avoir moins peur du jugement.

Le temps passe, je n’arrive pas à croire que ça fait 14 ans que je ne travaillais plus pour le site. Plus de 14 ans depuis mon dernier Marche à la mort, depuis mon dernier « Micro ouvert ». Je n’arrive pas à m’imaginer que ce temps est à ce point au passé.

Sinis prenait périodiquement de mes nouvelles, toujours intéressé à savoir où j’en étais. Il m’a fait écouté des maquettes de son album avant de le lancer il y a quelques années. Je suis vraiment attristé de savoir que je n’aurai plus de ses nouvelles à lui. Une page se tourne.



2 réponses à “L’héritage de Sinis dans le rap québécois”

  1. Nice article man, il as indeed été un phare dans un moment sombre du rap queb. C’est vraiment triste, paix ait son âme.

    -Morn

  2. Merci MorN. J’arrivais pas à y croire et je réalise que ça fait si longtemps cette époque-là. Hiphopfranco, c’était des racines sur lesquelles tellement s’est bâti.

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