Blogue de Simon Dor, professeur en études vidéoludiques et médiatiques

L’amour selon Martine Delvaux

Lire Martine Delvaux est toujours une grande inspiration, et je pense que Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent sera un point charnière dans mon parcours de lecture. C’est encore difficile de mettre des mots exacts sur ce que cette lecture m’a apporté, peut-être entre autres parce que l’amour (pour une personne ou une œuvre) « repose sur le récit qu’on s’en fait, comme si l’amour était indémaillable de l’histoire d’amour »(p. 35). C’est le récit d’une rupture qui lui permet de penser l’amour, mettant l’accent sur la construction de l’amour qui se fait dans la narrativisation justement.

En la lisant, je me suis demandé si je ne m’intéressais pas quelque part à l’amour plus qu’au désir des jeux (ou dans les jeux, ou avec les jeux, on verra). Pour Delvaux, « L’amour met en tension intellect, imagination et désir » (p. 83). Il y a cette idée que l’ »l’amour donne à penser en nous faisant désirer ce qu’on ne sait pas » (p. 82); autrement dit, que l’amour nous fait imaginer quelque chose dans l’espace qui n’a pas été pensé et nous fait désirer cet espace. Il y a un acte de déni dans l’amour, de mise de côté de notre tentative de savoir pour laisser place à l’imagination plus qu’à la découverte: « on aime autant à partir de ce qu’on sait qu’à partir de ce qu’on préfère ne pas savoir » (p. 81).

Ainsi, l’acte de rupture se pousse à « départager le vrai du fantasmé, à reprendre ce qui a été déposé dans la personne aimée » (p. 63). Elle reprend à plusieurs reprises la figure du « ravissement » (p. 35) voire de l’emprise (p. 54), ce qui je crois rend justice au pouvoir que l’amour peut avoir sur nous. On s’est fait « enlevés » par quelqu’un ou par un jeu enlevant, on s’imagine la suite, on se construit un récit qui met l’accent sur ce qui n’est pas là mais qui pourrait l’être, qui pourra l’être, qui le sera une fois qu’on aura mis suffisamment de temps dans cette relation ou dans cette expérience.

Comme l’amour pour une personne, l’amour pour un jeu ne se commande pas, ne se construit pas à partir de n’importe qui ou n’importe quoi. On projette quelque chose chez une autre personne parce qu’elle laisse de l’espace pour cette projection, qu’elle n’entre pas en contradiction avec ce qu’on désire y projeter. En ce sens, souligner la présence d’un imaginaire masculin dans l’art de manière générale (p. 38) est essentiel, et c’est d’autant le cas en jeu vidéo, univers prototypique du boys club.

Pour la suite, j’essaie vraiment d’intégrer l’idée que l’émotion que je ressens vis-à-vis d’une lecture ou d’un jeu vidéo est centrale et importante. C’est tenter de se déconstruire d’une vision où aimer quelque chose est vu comme un « biais » du savoir, où avoir des convictions par exemple est un mauvais pli qu’il faudrait défaire. On critique Delvaux pour son militantisme, comme si c’est ça « qui empêchait de penser alors que pour penser vraiment il ne fallait tenir à rien, ne rien défendre, ne rien haïr ou aimer, faire fi de toute émotion » (p. 76). J’essaie de ne plus faire fi.

Référence

Delvaux, Martine. 2025. Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent. Héliotrope.


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