Vous avez peut-être déjà entendu l’expression « prendre le territoire pour la carte » ou une expression équivalente? L’idée, c’est que lorsqu’on cartographie quelque chose, il est normal et attendu que ce qu’on cartographie est une modélisation réduite et simplifiée de l’objet cartographié. Je ne sais pas si cette courte nouvelle de Jorge Luis Borges est l’origine de l’expression, mais elle l’illustre à merveille:
En cet empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l’Empire, qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l’Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l’abandonnèrent à l’Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l’Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n’y a plus d’autre trace des Disciplines Géographiques.
Le principe est le même pour une simulation. Si on cherche à représenter quelque chose dans un jeu ou dans une modélisation informatique, il ne sert à rien de le modéliser à l’échelle 1:1. Il est normal de simplifier ce qu’on représente, parce qu’on ne veut pas l’original, mais on veut mieux le comprendre (comme une carte nous le permet) ou on veut en extraire des éléments avec lesquels jouer (comme un jeu vidéo nous le permet).
C’est d’autant plus vrai en jeu vidéo, et c’est même un enjeu central. Si je crée un jeu où mon personnage peut mourir si je prends trop de risques, il n’y a pas de conséquence sur moi-même à ce que je prenne ces risques; je peux toujours recharger ma partie. La relation au risque est donc complètement différente. Par contre, quelque part, c’est bien là l’intérêt du jeu: expérimenter quelque chose sans le risque réel qui y est associé. Mais la distance entre le jeu et la réalité qui y est représentée doit être soulignée lorsque c’est nécessaire.
Référence
Jorge Luis Borges. 1982 [1946]. L’auteur et autres textes, 3ème édition, Paris: Gallimard (p. 199).


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