Blogue universitaire de Simon Dor, professeur en études vidéoludiques et médiatiques à l'UQAT Montréal

Le pouvoir de la dystopie

J’ai présenté il y a quelques semaines à la journée d’études sur la science-fiction et le jeu vidéo, organisée à l’Université de Montréal par Kevser Güngör, Jean-Charles Ray et Francis Lavigne. C’était une journée franchement plaisante où les discussions nous ont mené dans plusieurs directions, mais une des thématiques principales était clairement la dystopie, c’est-à-dire un état des lieux imaginé où les scénarios les plus pessimistes sur l’avenir sont actualisés.

La vision dystopique se vend souvent comme étant une utopie. La distribution des ressources est prise en charge par l’état, le poids des responsabilités individuelles n’est plus à gérer, penser non plus. On s’est posé la question à savoir si toute vision utopiste n’était pas vouée à devenir une vision dystopique, un peu comme les idéaux communistes du XXe siècle se sont tous (sauf erreur) détournés vers le totalitarisme et le détournement du pouvoir pour les intérêts d’une classe dominante.

À plusieurs œuvres discutées au courant de la journée (les jeux Bioshock, Cyberpunk 2077, Death Stranding, Detroit: Become Human, Dune, etc., mais aussi plusieurs films comme Starship Troopers), on s’est demandé si la dystopie présentée était une critique de la dystopie elle-même et jusqu’à quel point. Comment un jeu devient-il un moyen de critiquer le système social qui y est représenté sans le glorifier?

Mais mon impression, c’est que la dystopie est un pouvoir qu’il faut utiliser avec parcimonie. Peu importe les moyens utilisés pour signifier la critique de la dystopie (la chute du pouvoir, l’absence de libertés, etc.), il y aura des détournements de la part des fascistes et de l’extrême-droite pour la rendre intéressante, pour la glorifier, pour y prendre plaisir voire pour y puiser des figures de sa propre propagande. Pour reprendre l’expression de Walter Benjamin, le fascisme permet « l’esthétisation de la politique » et les œuvres dystopiques lui donne du matériel clé-en-main. Il faut certainement faire attention à ce qu’on fait lorsqu’on crée des imaginaires.


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