Je trouve qu’on sous-estime en études du jeu l’analyse des jeux classiques. On peut en apprendre beaucoup sur les échecs quand on regarde certains principes de base. Une des mécaniques que je trouve les plus intéressantes, c’est le clouage.
Roman Pelts et Lev Alburt, dans leur Cours complet d’échecs, décrivent le clouage en expliquant qu’il y a « trois acteurs qui tiennent chacun un rôle bien précis » (p. 263). Une pièce est attaquante, qui doit être une pièce « à longue portée (dame, tour ou fou) ». L’autre est l’otage, soit une pièce de grande valeur qu’on ne veut en général pas perdre. La pièce clouée se situe entre les deux. Si l’otage quitte sa position, la pièce clouée est perdue. À l’inverse, si on bouge la pièce clouée, on perd l’otage — peut-être par inadvertance.
Le principe du clouage absolu est, pour moi, un des aspects qui fait des échecs un jeu de stratégie élégant. C’est lorsque l’otage est le roi et qu’il n’a aucun endroit où se déplacer pour se déclouer. Comme, aux échecs, il y a une règle qui dit qu’on ne peut faire un mouvement qui nous met nous-même en échec (p. 263), la pièce clouée ne peut simplement pas bouger suivant les règles du jeu — l’expression clouage prend tout son sens.

Je pense qu’un jeu vidéo contemporain n’aurait pas cette mécanique. Le design de jeu contemporain valorise énormément les compétences et la performance. Une erreur d’inattention comme se mettre soi-même en échec me semblerait tout à fait commune aux jeux contemporains — et à ceux qui se tromperaient, on leur répondrait « get good ».
Il y a pourtant une élégance à cette règle, qui transfère la compétente attentionnelle en compétence stratégique.
On le voit avec un clouage relatif, comme un clouage à la dame. On peut, selon les règles, perdre sa dame par inadvertance en déplaçant une pièce qui l’a clouée. Au niveau de jeu où je suis, on perd souvent notre dame de cette manière et ça signifie souvent la défaite. Imaginez si on pouvait perdre son roi par inadvertance. Les échecs deviendraient un jeu où on marcherait constamment sur des œufs au bas niveau.
Le fait de ne pas pouvoir perdre son roi par soi-même force l’adversaire à développer un jeu tactique. Le clouage devient une mécanique tactique qui se construit sur la relation entre les différentes pièces entre elles: un fou qui est placé entre son roi et une dame adverse perd toute agentivité tant que le roi est menacé d’échec.
Référence
Pelts, Roman, et Lev Alburt. 1989. Cours complet d’échecs. Traduit par Louis Morin. Fondation québécoise des échecs.



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