Jamaï est une de mes découvertes des deux dernières années. Il a une voix singulière, un flow posé, sans agressivité, en contraste avec son comparse P-Dox qui l’accompagne un peu partout dont sur un album sorti récemment, Souriez on vous regarde, que je n’ai pas encore écouté.

Le battle de Jamaï alias Jam au dixième WordUp! est probablement le plus marquant que j’ai vu. Suspek-T avait demandé à son adversaire (les deux se connaissaient bien avant de prendre des tengentes musicales entre autres différentes) de faire des versets sans limites de temps. Le troisième verset de Suspek-T s’étire longuement sans se fatiguer et donne au tout des proportions épiques.

Mais c’est le troisième verset de Jam (22:55) qui est le plus frappant. À travers les attaques envers Suspek-T, c’est un véritable plaidoyer pour que le hip-hop québécois change. Peut-être encore plus dans le contexte où son adversaire a été rude, percutant et sans relâche dans ses attaques, les propos posés de Jam sont d’autant plus audacieux et s’inscrivent parfaitement à contre-courant de Suspek-T. C’est vraiment un cas où l’un des deux opposants utilise la force de l’autre pour mieux le mettre K.O.

Voici un extrait de ce troisième verse:

Yo vas-y, parle de bitch dans le deux tiers de ton shit
Ta mère doit vraiment être fière de son fils
L’autre fois j’suis passé devant un d’tes shows pis j’ai compté les femmes
Y’en avait une, pis est pas restée, elle s’était trompée d’salle
So j’ai checké sur l’flyer
C’est discriminatoire, genre dix-huit ans et moins; pénis obligatoire
Y’a des féministes à soir qui t’attend avec un Gat dans l’back
Y’étaient prêt à m’donner quatre cent piasses pour que j’te crache dans face
Y’a une gang de gay d’vant ton char pis y’ont l’air rancunier
Tu vas réaliser ton rêve : tu vas t’faire enculer
À cause des gars comme ça, moi y’a des soirs où j’déteste les mc’s
Où j’suis comme fuck le rap c’est trop fermé d’esprit
Y’a trop d’musique de dumb qui traitent de rien
Des criss de bums qui font des signes de guns avec leurs mains
Pis les p’tits criss de puristes
Ils méritent peu de respect
Y’ont peur du nouveau shit comme des conservateurs; des vieux rednecks
‘’Yo ça c’pas du vrai rap’’ C’est juste ça qui savent dire
Mais t’sais y peuvent pas comprendre; c’est juste pas des artistes
Y’a quelque chose qui cloche avec le rap, là j’me questionne
Explique moi ça toi : qu’est-ce qu’il y a de mal à être une bonne personne?
J’suis peut-être trop vieux
Fuck les fake posers
Là les gentils takeover maintenant; game over

Jam a un propos particulièrement intelligent, et particulièrement pour un battle. Capable de passer par son adversaire pour critiquer le mouvement en général; non pas seulement faire des jeux de mots avec le nom de son adversaire ou sortir des clichés sur l’apparence de l’autre, mais critiquer un certain mépris qu’il y a autour de la culture générale (« J’te gage que tu penses que lire un livre, c’est fif »), critiquer la misogynie et l’homophobie latentes ou explicites.

Aller au-delà du battle, vraiment. Sortir de la boîte, parce qu’il est toujours pertinent de questionner le cadre culturel dans lequel on est en train de performer et qu’on nourrit parfois malgré soi.

Publié par Simon Dor

Simon Dor est professeur en études vidéoludiques à l’Unité d’enseignement et de recherche (UER) en création et nouveaux médias de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue depuis août 2016. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur l'histoire des jeux de stratégie en temps réel. Il écrit ici depuis 2006, d'abord comme étudiant en études cinématographiques éventuellement spécialisé en jeu vidéo (2008-2015), puis comme chargé de cours (2013-2016) en études du jeu vidéo (Université de Montréal) et en communication (UQAM). Ses jeux de prédilection sont StarCraft, Sid Meier's Civilization II, Final Fantasy VI, Crusader Kings II et Ogre Battle.

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1 commentaire

  1. faut pas faire de quebec vs fr car les deux nations n’ont pas du tout le même style, les français touchent des points plus sérieux globalement et les quebequois sont plus joueurs et moqueurs.

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