Blogue universitaire de Simon Dor, professeur en études vidéoludiques et médiatiques à l'UQAT Montréal

La responsabilité du désir et de l’attractivité dans la culture populaire

Octopath Traveler II - Agnéa séduction (1)

J’ai commencé à m’intéresser à la question du désir en prenant le chemin du pouvoir. En étudiant les jeux de stratégie, la représentation du pouvoir semblait s’imposer rapidement comme thématique. Mais le jeu vidéo a cette familiarité avec le pouvoir qui est presque inquiétante, même lorsqu’on l’approche avec un autre angle.

C’est en tant qu’un certain pouvoir qu’on représente l’attractivité dans plusieurs jeux vidéo. Dans Octopath Traveler II (Square Enix & Acquire, 2023), le personnage d’Agnea est une danseuse qui a, comme dans plusieurs jeux de rôle japonais, des capacités magiques liées aux danses qu’elle peut faire. Elle est aussi suffisamment attirante pour pouvoir interagir avec des personnages non-joueurs et leur demander de la suivre pour lui donner des bonus en combat. Il y a bien un pourcentage de chances que la personne refuse, mais il reste que le désir peut amener à suivre une personnage sur de nombreuses lieux sans avoir son mot à dire.

Dans la culture populaire, le désir est une forme de pouvoir. J’écoutais en boucle récemment la chanson Gabriela de Katseye et elle me semble emblématique d’une vision du désir qui est associée à un pouvoir ou à une absence de pouvoir. La chanson va comme suit:

Hands off, Gabriela-la-la
Back off of my fella, Gabriela
Back off, Gabriela-la-la
‘Cause, ooh, you could have anyone else you wanted to
I’m begging you

Ici, l’attractivité qu’a ou le désir que Gabriela peut susciter sont vus comme un pouvoir: elle peut avoir qui elle veut et la narratrice la supplie de ne pas charmer son compagnon. Il y a deux enjeux que je trouve particuliers à cette situation sur la question du pouvoir.

D’une part, le personnage masculin de l’histoire semble n’avoir aucune agentivité. La narratrice ne demande pas à son compagnon s’il est attiré par cette femme, ni ne lui accorde la confiance qu’il lui sera fidèle. C’est comme si le pouvoir d’attraction d’une femme pouvait être si fort qu’il en devient même un contrôle: l’homme ici n’a plus aucun choix pour lui-même. Il n’a, par contre, aucune responsabilité sur son désir — en particulier sur ce que son désir lui fait faire.

Mais l’agentivité des deux femmes, qui semble leur accorder un grand pouvoir, vient en fait avec une responsabilité du résultat de l’interaction désirante. Comme si, plutôt que d’être responsable de son propre désir, c’était l’attractivité qui devenait une responsabilité.

Il y a un étrange enjeu: plus on accorde de pouvoir à une personne qui est attirante, plus on déresponsabilise les personnes désirantes des conséquences de leur propre désir. C’est certainement un pattern qu’on retrouve dans les accusations de sorcellerie: une sorcière « utilise ses charmes » pour séduire un homme qui se déresponsabilise ensuite entièrement de ses propres actes.

L’attractivité semble un pouvoir empoisonné dans la culture populaire. Il est temps de ramener l’éthique au désir plutôt qu’à l’attraction.


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